Un flow tranchant et un style inimitable, Kohh est le plus gros phénomène rap japonais de sa génération. Celui pour qui rien était écrit a déglingué les codes d’un rap japonais exaspéré par une non reconnaissance. Il le porte aujourd’hui jusqu’à l’international. Retour sur ce prodige qui voulait être bien plus qu’un rappeur.

 

Né sous le nom de Chiba Yuki, celui qui sera le prodige du rap japonais à peine à 20 ans passés, est loin d’avoir eu la vie de baltringue des beaux quartiers Tokyoïtes qui se fait passer pour un rappeur à la vie qu’il n’a pas eu. Mère japonaise aux abonnés absentes, droguée, qui était incapable de faire à bouffer à son fils et qui se dit elle-même qu’elle était psychologiquement instable ; père Coréen qui se suicide alors que l’enfant est encore en bas âge : Kohh.

Du nom emprunté à son père défunt, il grandi dans le « Tokyo Housing projects » de Oji, un projet de logement populaire que l’on apparente en France à nos cités HLM. Des quartiers qui font parler d’eux pour un tas de truc cool : histoires de drogues, bastons, suicides à répétition.

C’est entre les murs de ce « ghetto » made in Japan que Kohh fait ses armes à coups de Grillz plaqué Or. Entouré de ses amis du quartier, il se raconte à travers le rap.  Un « truc de noir » incompris à cette époque au Japon (une réflexion qui subsiste encore). Dans ce même quartier ce sont des rappeurs comme Dutch Montana et Mony Horse avec qui il grandit. Ensemble ils vont faire évoluer la scène hip-hop locale, le Riverside Mobb – territoire couvrant les quartiers d’Oji jusqu’à la rivière Sumida.

« Sans 318, il n’y aurait pas eu de Kohh »

À l’âge de 18 ans, celui aussi connu sous le blaze de YellowT20 rencontre 318, un producteur d’hip-hop du même quartier. Celui qu’il considère comme son « Aniki » (grand frère) le portera lui et la Riverside Mobb dans les profondeurs d’un rap japonais jusqu’alors mal connu et ignoré sur la péninsule. Dans un entretien avec Vice Magazine Japan, Kohh est catégorique : « sans 318, il n’y aurait jamais eu de Kohh » et assure qu’il lui doit tout.

Le producteur va propulser Kohh sur le devant de la scène et va participer activement à la renaissance du rap japonais. Derrière toutes les productions de Kohh, l’objectif visé n’est pas des moindres : faire partie de ceux qui vont répandre le rap japonais. Sur l’île d’abord, à l’étranger ensuite.

En seulement 4 ans (2012-2016), c’est 3 mixtapes sous le nom de YellowT20 (les célèbres YellowTape) et 4 albums sous le nom de Kohh qui voit le jour, le tout produit par 318 sous le label Gunsmith production. A l’âge de 26 ans, Kohh survol le rap japonais avec un vrai palmarès de boxeur poids lourd.

Le palmarès d’un boxeur poids lourd du Rap Japonais

Montrant patte blanche avec ses deux premières mixtapes YellowTape 1 & 2, Kohh se fait rapidement un nom et met tout le monde d’accord avec la sortie de son premier album studio Monochrome. Un putain d’album d’Hip-Hop pur. Plus posé et travaillé que ses mixtapes précédentes, on peine à imaginer que c’est la première galette studio du gringalet.

Plus affirmé que jamais, Kohh étonne en posant sur des instrumentales fortes et matures avec des morceaux comme Yarduake (feat Dutch Montana), Mind Trippin (feat Sick) ou encore No sleep. Abordant des sujets concrets et laissant de côté l’egotrip pour lequel il est une vraie machine. Kohh nous balance un album hors du commun dans lequel rien est à jeter, un des meilleurs que les disquaires japonais aient à proposer.

YellowT20 poursuit l’exploit avec son album suivant : 梔子 (Kuchinashi). Le profil qui se dessine peu à peu et celui d’un rappeur en constante évolution, qui ne souhaite pas être catégorisé comme « rappeur » mais avant tout comme artiste.

Son second album se propose plus disponible et grand public que le premier, avec certaines prod’ américanisés, pas toujours synonyme de qualité. Kohh commence à prendre le large et vise aussi plus large. L’évolution de son style est parallèle à son succès et à son arrivée sur la scène internationale.

Parallèlement, ses nombreux feat font parler de lui au Japon et ailleurs. On scande bien trop souvent sa présence sur le titre du Coréen Keith Ape잊지마 (It G Ma) (2015) pour justifier son succès à l’international. Un titre qui ne justifie rien. Le succès de ce single semble faire oublier à beaucoup de trop de monde que Kohh était là déjà bien avant. Son succès est bien loin de se raccrocher qu’à ce seul morceau.

 

Dirt I & II – La fulgurance d’un artiste qui s’affirme

Le succès de Kohh n’est plus à faire et les deux derniers albums du rappeur le confirme. Comme un fossoyeur, il enterre les mentalités persistantes à propos du rap japonais dans son propre pays mais aussi à l’international.

Avec Dirt , le type balance des sons trap puissants et galvanise le hip-hop japonais d’un genre nouveau. Au même rythme, il se produit à travers le Japon mais aussi aux USA et en Europe (dont Paris) et rafle le titre du meilleur artiste hip-hop du Space Shower Music Video de 2016.

Longtemps fatigué de la vision primaire et ignorante du Japon vis-à-vis du Hip-Hop, il affirme dans un entretien avec Les Inrocks qu’aujourd’hui les « lignes bougent » et que « il y a du progrès. »

À son apogée, Kohh nous lance dans la tronche un album imprévisible : Dirt II. Il pisse contre le vent et remet les pendules à l’heure. C’est fait, il s’extrait une bonne fois pour toute de l’image du rappeur des bas quartiers de Tokyo et se présente comme un artiste à part entière. Il flirte avec le rock et rappel bien à tout le monde à travers le single  Business and Art qu’ « il n’est pas un putain de rappeur », mais plutôt un putain d’artiste . C’est dit, ce qu’il l’intéresse avant tout c’est de faire de l’art.

 

 « Je veux juste faire de l’art »

Artiste ou Rappeur, Kohh ne fait plus la différence : être l’un c’est être l’autre. Foutant le feu à l’image de rappeur qui lui colle à la peau, il est bien plus. Véritable touche à tout, Kohh dessine, Kohh s’expose et Kohh défile. Comme pour exulter tout ce que sa cervelle possède et qu’il ne peut pas exprimer par la musique, il fait de sa vie une putain d’œuvre art.

Il confie dans son entretien avec Les Inrocks qu’il dessine lorsqu’il est incapable de pondre un son, et qu’il tatoue de temps en temps, et ça depuis ses 14 ans. Il a aussi fait de son corps une putain d’œuvre d’art à coup de dermographe et d’encre. La Joconde, suspendu à son coup. A l’occasion de la sortie de son dernier album (Dirt II), il propose #9prints Exhibition à la galerie Tokyoïtes Art de Paris. Son dernier album est plus que jamais lié à l’art.

Style inimitable, il est le rappeur japonais le plus excentrique de sa génération, Kohh tranche aussi par l’évolution de son style et son amour pour la mode. Ses fringues, personne d’autre les porte comme lui. Après son album Dirt II et son exposition, il défile au Spring Summer 2017 de Paris pour Facetasm et fait de l’œil à la Fashion Week. Un artiste complet, qui en plus de profiter à l’ouverture de scène hip-hop japonaise à l’international, offre un nouveau regard sur le Japon. Un parcours hors du commun, qui nous ferait presque oublier d’où il provient. En espérant qu’il ne l’oublie pas non plus.

 

Crédits photos : Bardo ©