La chenille - Edition Le Lézard Noir

La chenille – Suehiro Maruo et Edogawa Rannpo

La chenille – Suehiro Maruo & Edogawa Ranpo

Homme tronc, vagin et banane .

Perverse et angoissante, pervertit et angoissée. Tokiko, femme aimante retrouve au retour du conflit russo-japonais un vulgaire bout de chaire en guise de mari. Ni bras, ni jambes. Il ne parle plus et n’entend plus. Ce dernier n’a plus que ses yeux pour pleurer et accessoirement, sa femme. Prolongement de son nouveau corps tronc. On aurait presque envie de la pleurer, mais on ne le fait pas. Parce qu’elle accepte une fois de plus les méandres de sa vie. Pas foutue d’être mère, elle adopte. Pas foutue d’être mère, son enfant adoptif meurt rapidement. Et elle attend. Elle attend à la maison que son mari rentre du front. Malgré tout, on ne la plaint pas et on la regarde se faire délaisser de tous pour enfin attendre avec son homme en bouilli pour lequel elle doit se sacrifier.

Mais quel sacrifice ? Et si Tokiko avait trouvé le vrai sens de sa vie depuis le retour de cet homme tronc à la maison ? La vie de la femme retrouve un second souffle en partageant avec cette larve putride le plaisir de la répugnance. Tantôt femme serviable, tantôt femme dominatrice sadique. Tokiko revit là ou la vie de son homme semble s’être terminée. Le sexe crade et cet échange de rôle pervers anime de nouveau la vie de la femme . La perversion est à son comble et les pratiques sexuelles détraquées transpire la primarité sexuelle de tout être humain, autant qu’elle illustre le désespoir dans lequel Tokiko c’est perdue depuis bien trop longtemps.

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Érotiquement grotesque.

Dans cette adaptation de l’œuvre d’Edogawa Ranpo de 1929, Suehiro Maruo illustre avec un trait tellement propre et froid les mots de l’auteur qu’on n’aurait pas espérer mieux. Ce dernier n’est d’ailleurs pas à son premier coup d’essai puisqu’il a participé à l’adaptation de déjà plusieurs œuvres de Ranpo (édité aussi par Le Lézard noir). Bien sûr les illustrations sont atroces, mais la plume est parfaite et les mis en situations sont aussi plaisantes que dérangeantes. On admire avec fascination ce dessin souillé au paroxysme de la perversité. Et bien que Suehiro n’as jamais souligné cette influence dans ses propos, on ne peut s’empêcher de voir entre Tokiko et le lieutenant Sunoga (enfin ce qu’il en reste) “Le rêve de la femme du pêcheur” d’Hokusai. On est plongé la tête la première dans ce que l’illustrateur fait de mieux, l’érotico-grotesque. Mouvement que l’on pourrait voir comme une déviance des “shunga” japonais du 17ème siècle. Les diverses influences de Maruo nous pourrions en parler longtemps d’ailleurs, mais on ne le fera pas. D’abord, parce que c’est un mangaka inimitable en la matière, ensuite parce que l’éditeur traite relativement bien le sujet dans la postface pertinente qu’offre la traductrice Miyako Slocombe, qu’on préfère vous laisser découvrir.

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A s’en couper le petit doigt.

Bien évidemment, certains éprouveront un peu de déception puisque l’oeuvre est relativement courte avec environ 140 pages sans la postface et un one-shot découpé en quatre chapitres qui s’avalent d’un seul coup. Et peut-être même trouveront-ils qu’il manque un petit quelque chose au bout de ces pages, un petit truc que les littéraires libidineux recherchent absolument à chaque fois qu’ils ferment un bouquin, une sorte d’exultation de bibliothécaire, ou truc du genre. Pour ma part c’est tout le contraire que j’ai éprouvé. Je viens de bouffer une tranche de vie, une vie particulièrement sale d’ailleurs et je n’en demande pas plus. L’auteur et l’illustrateur nous balancent ce récit comme un grand coup de pompe dans la tronche et nous proposent une poésie qui leur est propre. Bien sûr, plusieurs lectures peuvent se porter à cette nouvelle illustrée, mais pourquoi en demander plus ? De mon côté je suis pleinement satisfait de cet œuvre et l’édition que nous sert la maison d’édition d’avant-gardisme nippone est impeccable.



La chenille - Le Lézard Noir

La chenille – Edition Le Lézard Noir

Traduction Miyako Slocombe
162 pages – 16 €
ISBN 9782-35348-0234
Paru en octobre 2010

Pour aller plus loin :

Le Lézard Noir : Site web

Miyako Slocombe : Facebook

Maruo Suehiro : Site web